Mme Camara Koulako, Fille d’Aboubacar Demba CAMARA

‘’A Dakar, le lieu d’accident de mon père est devenu un lieu de pèlerinage pour moi’’
Le célèbre chanteur Aboubacar Demba Camara de l’orchestre mythique, le Bembeya Jazz national et international, nous a été arraché par l’affection, le 5 avril 1973 à Dakar, capitale sénégalaise suite à un accident de circulation. Ce ‘’Dragon de la musique africaine’’ qui a fait 10 ans de succès et conquis le cœur des Africains, a laissé derrière lui des œuvres musicales inaltérables et l’unique fille qu’il a mise au monde. Depuis, les Guinéens en particulier et les Africains en général, se souviennent de DEMBA, le 5 avril de chaque année. Sa fille Camara Koulako ou ‘’Coco’’ pour les intimes, aujourd’hui grande dame et femme d’affaires, en fait de cet événement, sa préoccupation majeure. A l’occasion de cette date commémorative d’ailleurs, elle a accordé une interview à notre Rédaction pour parler de son père, de ses œuvres mais aussi des ambitions qu’elle nourrie pour honorer la mémoire de DEMBA qu’elle n’a connu lorsqu’elle n’avait que 5 ans. Ecouter le témoignage d’une éplorée.
Horoya : Depuis 1973, la Guinée commémore la disparition de votre père, Aboubacar Demba Camara, décédé à Dakar au Sénégal, des suites d’un accident de circulation. Il y a juste 44 ans que cet icône de la musique africaine nous a quitté. En tant fille de DEMBA, quels sont les sentiments qui vous animent par rapport à cette commémoration.
Koulako : D’abord je rends grâce à Dieu, la Grandeur, le Misécordieux, d’avoir nous donnés longue vie et de parler de l’héritage qu’a laissé mon père pour son pays, la Guinée.
Et pour répondre à votre question, j’avoue que je suis animée de sentiments de fierté quant à la commémoration de la date anniversaire de la mort de mon père. C’est un grand honneur pour moi, d’avoir un tel père qui a été assurément un prototype de l’autodidacte qui a réussit ses dix ans de succès avec le Bembeya. C’est magnifique, mais aussi honorifique pour cet artiste dont la consécration planétaire n’a pas fait défaut. C’est dire que mon père avait conquit le cœur des Africains ; donc il a su accomplir sa mission avant de mourir. Malgré que je fusse très petite quant il mourrait, 44 ans après, le devoir paternel m’oblige à se souvenir de lui. Oui, parce tous les jours, on parle de ce grand artiste à travers le monde. Encore une fois, je suis fière de mon père défunt.
Alors que compte-vous faire ce 5 Avril 2017 ?
Comme chaque année depuis que je me suis senti responsable c’est-à-dire capable de se prendre en charge (17 ans), chaque 5 avril ou la semaine, j’organise une cérémonie de lecture du Saint Coran à domicile où j’invite mes chers pères c’est-à-dire tous les amis de Demba, la notabilité, mes propres amies et d’autres connaissances pour venir implorer la Grâce d’Allah afin que l’âme de mon père repose en paix. Dans sa demeure, il a besoin de prières et bénédictions. Cette année, j’organise cette cérémonie dimanche, 9 avril. Après la lecture du Saint Coran, j’offre quelques choses à déguster à tous ceux qui prennent part à la cérémonie avant de rentrer chez eux. Ce sacrifice est un devoir obligatoire pour moi. Et tant que je vis, je le ferai.
Des œuvres inaltérables de Demba parlent encore de l’homme comme s’il était en vie. Alors bénéficiez-vous de droits d’auteurs en tant qu’héritière ?
Naturellement oui. Mais en faite, ce n’est pas ce que voulait mon père. Il voulait juste accomplir sa mission comme il l’a fait. Sinon chaque année, je reçois quelque chose (1 à 2 millions). Pour moi, c’est des milliards. Aujourd’hui grâce à Dieu, je travaille et gagne mon petit pain. Donc même si on me donnait un franc symbolique, c’est plus que de l’or pour moi. Parce qu’après 44 ans, chaque fois qu’on m’appelle et qu’on me donne quelque de mon père, je ne le refuserai à plus forte raison l’abandonner. C’est d’ailleurs l’occasion pour moi d’interpeller l’actuel directeur et celui-là qui viendra au BGDA, que j’attends d’eux, ce droit même étant milliardaire. Il y a mes enfants qui sont tellement fiers que je suis fière de leur montrer les œuvres de leur grand père. De fois quand je perçois cet argent, je peux en rajouter et les envoyer en Europe tout en leur disant que c’est un cadeau de leur grand père. C’est encore une fière pour moi.
Quand votre père mourrait, vous étiez encore très petite ; et c’est à Dakar qu’il a rendu l’âme. Est-ce-que ‘’Coco’’ est-ce-que a une fois visité ce lieu d’accident ?
Bien évidemment! D’ailleurs aujourd’hui, ce lieu est devenu pour moi, un lieu de pèlerinage où je passe presque tous les ans. Une fois, les Sénégalais ont organisé une grandiose fête à la mémoire de mon père. A l’époque, c’est Sory Dioubaté qui était le gouverneur de la ville de Conakry. Nombreuses personnalités du pays dont Isto Kéira, Jean baptise Williams et tant d’autres guinéens y ont pris part. Côté Dakar, c’est le Maire d’alors, Pape Diop qui a organisé cet événement de grande portée. Il fallait y être parce que plus de cent de guinéens étaient de la partie avec des artistes comme Sayon Camara. Ma famille était en première ligne. Laisser moi vous que cet événement a été fêté dans toute sa dimension.
A cette heureuse occasion, le Président Abdoulaye Wade satisfait, m’a demandé ce que je voulais. Certains ont pensé que j’allais demander de l’argent. Non ! Au contraire, je l’ai humblement répondu qu’en ces lieux d’accident, devenu pour moi un lieu de pèlerinage, j’aimerai qu’une stèle de mon père soit érigée pour toujours se souvenir de lui. Souhait que le Président Wade a favorablement accepté. Et l’ex-ministre de la Culture et du Patrimoine Historique, Ahmed Thiane Cissé (décédé) qui serait parti en personne, signer un Accord avec le gouvernement sénégalais pour réaliser ce projet. Ce qui fut fait. Mais il semble que le dossier est bloqué quelque part en Guinée. Je pense qu’il faut s’impliquer et demandé au ministre des Sports, de la Culture et du Patrimoine Historique, de relancer le dossier.
Pour la première fois que vous vous êtes retrouvez en ces lieux d’accident, qu’est-ce-vous avez tout de suite ressentie ?
Seul Dieu sait ce qui m’ait arrivé. Je ne peux pas vous dire exactement ce que j’ai ressenti. En tout cas, chaque fois que je suis là, c’est comme si quelque chose me serre, me compresse et me retient. J’ai l’impression que l’âme de mon père est restée là. Et ce que j’ai apprécié à Dakar, c’est que les gens se mobilisent chaque année, pour rendre un grand hommage à mon père.
Eh bien, aviez-vous rencontré une fois les membres de l’Association de Solidarité et de l’Amitié de Dakar qui avaient invité le Bembeya pour le grand concert qui devait avoir lieu au Théâtre Daniel Sorano ?
Non ! Vous savez, il y a une assertion qui dit que ‘’l’homme est un inconnu connu’’. Donc pour aborder l’être humain, il faut bien le connaitre. Aujourd’hui, on parle bien de la fille de DEMBA ; c’est normal. Mais en retour, je dois savoir me comporter, savoir aborder les gens pour le respect de la mémoire de mon père ; parce que c’est grâce au travail qu’il a abattu, qu’on parle bien de moi aujourd’hui. En fait, je suis une personne très méfiante. La dernière fois que je suis allée à Dakar, j’ai été logée à l’hôtel Radisson. Ici, j’ai rencontré un Monsieur à qui je me suis présentée, comme étant la fille de DEMBA. Je vous assure, le mec n’en revenait pas. Après notre séparation, j’ai constaté une affluence à Radisson ; et chaque jour, je recevais des visites de grandes personnalités qui, parfois, m’invitaient à prendre quelque chose ou à manger. D’autres venaient simplement me voire. Mais j’y prenais soins de moi, parce que c’est des choses que je n’aime pas. Une semaine après, c’était le retour. Et quand j’ai voulu payé ma facture, les réceptionnistes m’ont fait comprendre qu’elle été déjà payée par une tierce à hauteur de 2000 euros. Mais par qui ? Ils ne m’ont jamais dit le nom. Sinon qu’un Maire qui a payé la facture. Alors quand j’ai voulu proférer des menaces, les gens m’ont supplié et demandé de se calmer. Après, j’ai laissé tombé le problème. Voyez, je ne supporte de telles choses et c’est pourquoi, je n’aime souvent aller vers les gens pour tel ou tel problème.
Durant sa carrière, DEMBA aimait chanter la bravoure, le travail mais aussi l’amour. Il n’a surtout pas oublié de dédier ‘’Camara Mousso’’ à sa fille que vous êtes. Alors, comment avez-vous perçue ce titre ?
Très bien. Vous savez, ma mère m’a dit que j’ai hérité mon père ; cet homme humble, sage, honnête, ce n’est pas parce qu’il est mon père. Et tout ce qu’il entreprenait, il le faisait avec cœur c’est-à-dire il donnait tout son cœur pour le réaliser. Je pense que c’est ce qu’il a compris pour dédier ce morceau à ma personne et dire :’’N’Nalé Camara-lé tanna tiyé’’. Oui parce que je porte aussi le prénom de sa mère. Donc, ‘’Camara Mousso’’, c’est le plus beau cadeau que mon père m’a offert avant de tirer sa révérence .
En dehors de cette chanson, est-ce-qu’il n’y a pas un autre morceau du répertoire de DEMBA qui retient votre attention ?
C’est bien Ballaké, Ballaké et encore Ballaké. Réellement quand j’écoute ce morceau, je sens que mon père est à mes côtés pour me bercer, me consoler et me prodiguer de conseils. En écoutant Ballaké, c’est comme si mon père et moi communiquaient par télépathie. Disons qu’en ce moment, je suis sous l’effet d’une force qui me propulse, qui m’oblige à avancer et de ne jamais s’arrêter pour atteindre l’objectif. Ballaké est comme une boussole qui oriente un navire. Et dans ça, je tire ma vie. Il m’arrive de fois que j’ai de sérieux problèmes dans la vie ; mais quand j’écoute Ballaké avec tout ce cette chanson contient comme message, je me sens tout de suite heureuse, satisfaite parce que tout est résolu. Alors, je fais face à mes affaires. C’est pourquoi dès qu’un problème me coince, je cherche à écouter Ballaké parce qu’il est plein de conseils. Le reste c’est la vie ; ce qui doit arriver, arrivera toujours.
Au delà de tout cela, pensez-vous laisser aussi de traces comme DEMBA, votre père ?
Bien sur ! Mais c’est un secret que je ne dévoile pas maintenant. Peut-être dans 3 ou 4 ans, on en parlera parce qu’il se trouvera que je suis prête. In Chaillaou, je laisserai des traces indélébiles.
Votre appel à l’endroit de nos dirigeants pour qu’ils pensent à ces artistes qui ont loyalement servi la nation, mais aujourd’hui malades ou alités dans leurs lits.
C’est dommage et très dommage de voire ces ambassadeurs de la culture guinéenne se croupirent sans l’aide de l’Etat. Pourtant, ces artistes ont, à une époque difficile de notre pays, renflouer les caisses de l’Etat pour pouvoir payé les fonctionnaires guinéens d’alors. Tout homme aime les honneurs. Quant il sait que ce qu’il va faire sera honoré, mais il va bien le faire. Mais quand il se rend compte qu’en accomplissant une telle ou telle mission, il sera désavoué, il abandonne la mission.
Dès fois quand je formule des critiques, les gens me taxe de passionnée. Oui parce que ça mal de voire tous ces dignes fils qui ont loyalement servi leur nation, évoluent misérablement dans l’oubliette. Prenons le cas de mon père, Salifou kaba, 2ème chanteur du Bembeya qui s’était sacrifié pour ce pays. Aujourd’hui malade, il broie le noir et se trouve dans une situation lamentable.
Ils nombreux ces artistes ou ces dignes fils qui ne méritent vraiment pas de telle récompense ou de tel traitement. Qu’ils soient musiciens, artistes des Ballets Africains, de l’Armée, Djoliba, footballeurs (sociétaires du Hafia FC), cadres de l’administration centrale…, ces hommes ne doivent rester à l’ombre. Aux premières de notre Indépendance, ils ont tout rendu à la nation guinéenne. De par leur engagement et leur patriotisme, ils ont accepté de mettre leurs avoirs à la disposition de l’Etat. Donc on virait directement leur argent dans le compte de la Guinée pour payer les fonctionnaires. ‘’Mon cœur saigne quand je voix les amis de mon père dans une telle situation c’est-à-dire oubliés et ignorés’’. C’est inadmissible pour un pays comme la Guinée, un fervent pays croyant qui regorge toutes les ressources humaines et naturelles.
Alors je profite de cette interview pour demander aux gouvernants notamment au Président de la République, Pr Alpha Condé de penser à ces martyrs guinéens qui nous laissé un héritage inépuisable. Ils méritent tous les honneurs et respects. Si les gouvernements précédents ne se sont pas acquittés de ce devoir patriotique, que celui d’Alpha Condé le fasse pour effacer quelques pêchés contractés vis-à-vis de ces ambassadeurs dont plusieurs d’entre eux ont rejoint le royaume des cieux.
Propos recueillis par
Dinah Salifou Soumah

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